Variantes - JAC KALLOS, POEMES, TEXTES ET PHOTOS

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Variantes

Poèmes et chansons





 EGROTANCE.

Faut-il vraiment soigner le malade amoureux,
épris contre son gré de sa propre souffrance,
guettant au fond de lui le retour hasardeux
de la compagne haïe et sa désespérance ?

Comme l'amant inquiet d'un retard imprévu,
frissonnant à tout bruit au-delà de sa porte,
épiant monter en lui le signal attendu
il craint impatiemment que sa douleur ressorte.

Contempteur vigilant de cet endroit secret
où la mort est tapie, exigeante maîtresse,
il n'en cherche pas moins en enquêteur discret
à savoir où et quand reviendra la traitresse,

la reçoit, la dorlote, entre désir et peur
et toujours partagé entre crainte et envie
quand enfin doucement s'éloigne la douleur
reprend presqu'à regret le chemin de la vie.

           LA MAISON

En un graphisme froid qui toujours nous étonne,
ce qu'écrivait le lierre sur tes vieux murs de pierre
aux fenêtres du temps dressait une crinière
immobile et muette aux frissons de l'automne.

Tu faisais le gros dos contre le vent du nord
quand la fumée d'hiver jouant ses arabesques
sur l'horizon durci animait une fresque
et nous restions au chaud, je m'en souviens encor.

Au printemps peu à peu quand s'étiraient les jours
au jardin fleurissaient la rose et l'églantine,
au matin les oiseaux chantaient dans la glycine,
les buissons et les haies s'animaient alentour.

Puis l'enfant ébloui découvrait peu à peu,
sous la feuille où vibrait tout une vie furtive,
la mante religieuse en vigie attentive
ou le noir xylocope aux ailes d'acier bleu.

Aux marches du perron, aux allées du jardin,
sur les portes du temps tu monteras la garde
jusqu'à la fin de nous, et où que je regarde
je vois courir l'enfant et trébucher l'ancien.

     JE T'AI ATTENDUE…

Je t'ai attendue devant la gare,
guettant au loin le cri du train au passage à niveau…
Les freins ont crissé, les portes se sont ouvertes.
J'ai cherché ton visage inconnu
parmi tous ces visages inconnus
qui déferlaient sur les marches du grand escalier.
Sans doute n'es-tu pas venue
puisque je ne t'ai pas vue, pas reconnue.

Je t'ai attendue devant le cinéma,
espérant cet instant où les portes s'ouvrent
sur la grandiloquence du générique final.
J'ai cherché ton visage parmi tous ces visages baissés
dans l'éblouissement du jour retrouvé…
Peut-être n'étais-tu pas venue, ou ne t'ai-je pas reconnue
puisque je n'ai pu voir tes yeux !

Je t'ai attendue devant l'usine,
espérant patiemment la stridence de la sirène
au-delà des grilles.
Les machines se sont tues,
la rumeur des fins de journée a monté peu à peu,
les portes se sont ouvertes.
J'ai cherché ton visage fatigué parmi tous ces visages
fatigués hésitant au seuil de l'obscurité.
Sans doute n'es-tu pas sortie puisque je n'ai pas senti
ton regard se poser sur moi.

Alors, encore découragé, comme tous les soirs
depuis toujours, j'ai repris seul
le long chemin qui devait nous ramener
chez nous…

   SANS TOI…

Les souvenirs d'amour
- où allais-je sans toi ? -
scandent sans retenue
des bouffées de passé :
là nous avions quinze ans
- non seize ! disais-tu -
et sur le noir d'un mur
j'appuyais mes désirs.

Tu parlais d'avenir :
- où irais-tu sans moi ? -,
je ponctuais mes envies
de grands creux de silence.
Ni la pluie ni le froid
ne calmaient nos ardeurs
quand nous allions tous deux
sur nos chemins d'ailleurs.

Sur mes chemins d'ailleurs
- où irai-je sans toi ? -
je mènerai ma vie
comme un nageur dérive,
l'œil fixé sur l'amer
d'un arbre ou d'un clocher
en décomptant mes pas
les mois et les années…

    FETE AU VILLAGE.

Tel vieux garçon qui s'émoustille,
telle donzelle qui frétille
chevauchant un affreux dragon
dans des montagnes de carton.

Dans un château de pacotille
hurle le chien des Baskerville.
Mur de la mort, autos tampons,
casse-pipes, tout sera bon

pour s'abandonner au vertige
dans les bras d'une callipyge
au bal que mène un orphéon
sur des relents d'accordéon.

Puis vient le temps de la bigorne
quand sortent les manches de corne ;
pour des raisons qu'on n' connaît pas
on s'en met plein les falbalas.

Le sang coule dans les chaussettes,
la faucheuse fait ses emplettes
se moquant bien du saint patron
dont la fête avait pris le nom.

Viennent alors les poulagas,
curé,  pompiers et cetera…
quelques témoins à l'aveuglette
prennent la poudre d'escampette.

     SI VOUS M'AIMEZ…

Si vous m'aimez, ma chanson grise
vous rappellera le passé,
l'odeur du thym et des cerises…
- vous n'en aviez jamais assez -,
le poids du seau d'eau que l'on puise,
le bruit du vent dans le sous-bois,
la peur que trop parler vous nuise,
les mots d'amour dits à mi-voix.

Si vous rêvez qu'un jour reviennent
ces jeux qui nous amusaient tant
quand nous allions à la fontaine
en courant ou en chantonnant,
quand vous perdiez une sandale
en grimpant dans le cerisier
ou que sans crainte du scandale
dans l'herbe vous vous allongiez…

Mais si parler ne vous apporte,
quand vous marchez à mes côtés,
plus que l'ennui alors qu'importe
ce qui de nous pourra rester.
Habillez-vous d'indifférence,
oubliez nos petits matins…
Avant que le jour ne commence
mieux vaut passer votre chemin !



© Le printemps du cerisier,
photographisme Jac Kallos.

 CAUCHEMARIN

Sous une ombrelle
un croquondine jaune paille
surmonté d'un tube jacprévéresque
déambulait sous les palétuviers en fleurs
en sifflant d'un air dégagé
un air à la mode,
largo e vivace.
Un scaphandrier,
qui venait de découvrir
au coin d'une rue phocéenne
engloutie,
UN calendrier grégorien
de l'an UN,
s'étonna et s'arrêta
à ce spectacle inhabituel
aux grandes profondeurs de la planète !
Tel qui rit vendredi
ventre vide pleurera...
L'argot est vivace !
Mais l'animal n'était pas à jeun
et le scaphandrier
put continuer son chemin
sans quitter ses semelles de plomb
indigestes.

Emu, un réverbère cligna
de ses lourdes paupières de fonte
où venaient s'écraser
les poissons aveugles
des abysses cruels.
Un marin de la marine impériale
(sans majuscules - c'était un mousse)
passa, une pierre ponce au cou,
en uniforme de réception :
il en était à son trentéhunième
tour du monde, et recherchait
son meilleur ami,
un canonnier japonais
mort au champ d'horreur
face aux Amériques.
La guerre est cruelle
et la paix n'arrange rien…

C'est alors que l'ombrelle      
se referma.

             COPAINS

Jadis, quand vint le temps des frasques coutumières,
remplaçant nos bérets par la faluche altière,
plus assidus au bar, au resto U qu'aux cours
nous partions chaque soir sans souci du retour.
Nous titubions un peu mais comme rien ne presse
qu'importait le chemin pourvu qu'on eût l'adresse
d'une accueillante hôtesse ou d'un franc tavernier !
Qu'il était bon, l'ami, de n'être point dernier
dans ces bruyants monômes où débordait la vie,
sans craintes ni remords, quand nous mourions d'envie
de mordre à belles dents dans les fruits du plaisir
comme si tout cela ne devait pas finir...

Si le vin était bon, il fallait bien le boire,
si la vie était belle il fallait bien y croire !
et si l'amour perdait aux jeux de l'amitié
jamais l'ennui d'autrui ne nous faisait pitié.
Et puis le temps passa et passèrent les frasques,
adieu ! amis, copains, masques et bergamasques !
quand vint le dur moment de devenir sérieux
chacun prit un collier en faisant de son mieux.
Quand parfois par hasard un ami de rencontre
que l'on s'est fourvoyé un instant nous démontre,
d'un haussement d'épaule on conjure le sort…
mais qui sait ? le regret pourtant nous guette encor !


FANTÔMES PARISIENS *

                          A la mémoire de Bernard Dimey

Quand Dimey, au Gerpil, en promenant son ombre
devise avec Simon, histoire de badiner,
du bon temps où Mémère avalait sans encombre
quatre ou cinq pastagas avant de déjeuner,
remontant, titubant, vers la rue des Abbesses
son spectre bienveillant taquine les putains
qui chassent le client en ondulant des fesses
puisque tout leur viatique est dans leur popotin !

Tout là-haut il rencontre à la place du Tertre
quelques faux Utrillo devant leur chevalet
qui peignent jour et nuit sans jamais se démettre
feu le Bateau lavoir pour quelque vieil Anglais.
Il s’assied au bistrot et invite à sa table
Guillaume Apollinaire et ils parlent de Lou
qui jadis lui faisait des trucs inimitables
à fair’ damner cent fois monseigneur Dupanloup !

Puis pour changer un peu il descend vers la Seine,
choisissant avec soin son indécis parcours
afin de rencontrer tandis qu’il se promène
tant d’esprits égarés dont le temps n’a plus cours.
En chemin à mi-voix il redit son bestiaire
où s’entasse une faune d’amis disparus ;
en égrenant leur nom comme on lit son bréviaire
il célèbre à l’envi cent destins incongrus.

Aux nymphes de Goujon, il boit à la fontaine,
évoque du Bellay avec Germain Pilon
et le cœur d’Henri II qui bat la prétentaine
tandis que rôde encore l’amante de Villon.
Depuis le pont des Arts il salue au passage
le Vert-Galant qui rêve à ses amours d’antan
et descend de cheval et, pour tourner la page
embrasse Ravaillac : « Je n’ai plus mal aux dents ! »

Notre-Dame à l’envers tremblote à l’eau du fleuve
sur un rythme bien lent pour bercer un clodo
qui s’endort sur le quai sans que rien ne l’émeuve
tout en crevant de faim… le rouquin a bon dos !
Il flâne encore un peu, mais quand le jour arrive
chassant le noctambule à l’heure des regrets,
sur la pointe des pieds le poète s’esquive
comme il quittait jadis, discret, les cabarets.

* Pour en savoir plus sur Bernard Dimey, visitez le site
de Serge Debono:  http://dimey.online.fr/


                BOIRE UN COUP

Que le temps soit au beau, qu'il neige ou bien qu'il vente,
nous ne laissons jamais nos langues s'assécher
car mourir par la soif pour nous est un péché
et nous aurons toujours notre gosier en pente.

Noé, le bon Noé, qui inventa l'ivresse
désolé de tant d'eau sous le mont Ararat
sitôt les pieds au sec la vigne replanta
pour que du vin divin le goût jamais ne cesse.

Cent fois sur le comptoir remettez-nous un verre
que nous puissions en chœur reprendre nos chansons
en l'honneur de la treille et de nos compagnons
car boire un coup n'est pas un plaisir solitaire.

N'importe quand, comment, pourquoi et n'importe où
s'il faut mourir un jour alors au moins j'espère
en arrivant penaud et saoul chez Dieu le Père
être invité franco gaiement à boire un coup.

Amis ! pour m'enterrer, pardieu ! soyez beaucoup
à rire au souvenir de ce qu'on a pu faire.
Surtout n'oubliez pas, quittant le cimetière
d'honorer ma mémoire en allant boire un coup !

                VOYAGES.

Des villes s'annonçaient, envoyant leurs faubourgs
tenter d'identifier d'où vient ce train qui passe,
resserrant peu à peu autour de nous leur nasse
pour mieux nous inviter à de nouveaux détours.

Les maisons à regret nous regardaient passer,
dans l'espoir d'un revoir agitaient leurs lessives
et clignaient des volets comme autant de missives
aux passants inconnus sans jamais se lasser.

Puis d'aiguille en aiguille on sautait lourdement,
le tam-tam des boggies prenait des voix de basse,
le danger des poteaux venait frôler la glace
quand nous cherchions un nom sur chaque bâtiment.

Parfois un autre train venant fermer la vue
on quêtait un regard d'une belle inconnue
mais en ralentissant on partait à rebours
et la belle à l'instant nous quittait sans retour…

Glisser au jamais vu enchantait ma jeunesse
et dans chaque voyage je revivais sans cesse
les périples passés, rêvant de revenir
le cœur toujours battant aux chemins d'avenir.


QUE FAIT LE VENT ?    ♥ ♥ ♥

Le vent m’a dit… Que vous a dit le vent ?
N’écoutez pas toutes ces fariboles
le vent ne parle pas, ni après ni avant
et s’il parle étant là ses paroles s’envolent !

Le vent n’est qu’un coquin, un voleur, un faquin,
un trousseur de jupons, un grand fauteur de troubles,
amical, prétend-il, mais nuisible à chacun,
pour mieux tout dévorer il met les bouchées doubles !

Il vous prend à témoin, veut jouer les confidents
et parfois en sourdine il vous parle à l’oreille ;
mais lorsque par malheur il sent que nul n’entend
il se met à hurler et joue les perce-oreille.

Parfois heureusement il va souffler ailleurs,
pousser à bon escient quelques bateaux à voiles,
pour se faire oublier, jouant les grands seigneurs,
balayant le ciel gris, dévoiler les étoiles.

DÉDICACE       ♥ ♥ ♥

Le grand compas de tes gambettes
au sol de ma chambre a tracé
ce sacré cercle qui m’arrête
quand je voudrais l’outrepasser.

Du grand compas de tes gambettes
la pointe habile a fait son trou
au tableau noir de mes conquêtes
pour s’y ficher ou peu ou prou.

Tu as la séduction infuse
l’art de toucher à chaque coup
et tu en uses et en abuses
mais je ne m’en plains pas du tout…

Et loin de me sauver je rêve :
suivre mon désir jusqu’au bout !
et avant que la nuit s’achève :
prendre tes jambes à mon cou !

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